Au début du mois de juin 2026, Barclays a publié coup sur coup deux rapports d’analystes très attendus. Le 1er juin, la banque a relevé son objectif de cours pour Intel (INTC.US) de 65 à 100 dollars—soit une hausse d’environ 54 %—tout en maintenant une recommandation "Égal-pondération". Dans le même temps, Barclays a entamé la couverture d’IBM (IBM.US), attribuant une recommandation "Surpondérer" avec un objectif de cours à 12 mois de 350 dollars et un scénario optimiste atteignant 449 dollars. Le rapport compare également la stratégie d’IBM dans l’informatique quantique à la position dominante de Nvidia sur le marché des GPU.
Ce même jour, la banque d’investissement a avancé deux argumentaires distincts pour deux géants technologiques traditionnels à des stades différents de leur transformation : Intel opère une restructuration de ses capacités de fabrication et de fonderie, portée par l’IA, tandis qu’IBM vise un changement de paradigme via sa "stratégie plateforme" en informatique quantique. Ces entreprises sont-elles en mesure de répondre à ces nouvelles attentes de valorisation ? Quelle est la perception de Wall Street face à ces analyses contrastées ?
Barclays relève son objectif pour Intel : un cours cible à 100 $ et une recommandation neutre qui soulignent trois points clés
Ajustement principal : objectif de cours relevé de 65 à 100 dollars, recommandation maintenue à Égal-pondération
Le 1er juin, l’analyste de Barclays Tom O’Malley a publié un rapport portant l’objectif de cours d’Intel de 65 à 100 dollars, tout en conservant une recommandation Égal-pondération (neutre). Cette hausse de 54 % du cours cible, associée à une recommandation prudente, traduit la reconnaissance par Barclays du potentiel de redressement d’Intel, mais aussi une certaine réserve face aux risques d’exécution.
Motivation du relèvement : expansion de la fonderie + stratégie IA, l’activité IA représente désormais 60 % du chiffre d’affaires
Barclays souligne que ce nouvel objectif intègre l’expansion de l’activité de fonderie d’Intel et sa stratégie autour des puces IA, qui devraient générer une croissance significative du chiffre d’affaires. L’ancien objectif de 65 dollars reposait sur des attentes limitées concernant les progrès d’Intel dans les centres de données et l’exécution IA, alors que le nouveau seuil de 100 dollars traduit une réévaluation.
Ce relèvement s’appuie sur les résultats du premier trimestre : le rapport financier d’Intel pour la période close au 31 mars 2026 montre que l’activité tirée par l’IA représente désormais environ 60 % du chiffre d’affaires total, soit une hausse de 40 % sur un an. Le chiffre d’affaires s’élève à 13,6 milliards de dollars, soit environ 1,4 milliard au-dessus du point médian des prévisions de la direction. Le bénéfice par action non-GAAP atteint 0,29 dollar (contre un objectif d’équilibre) et la marge brute non-GAAP s’établit à 41 %, soit environ 650 points de base au-dessus des prévisions.
Sous la direction de Pat Gelsinger, Intel poursuit ses investissements massifs dans de nouvelles usines aux États-Unis et en Europe. Le redressement du groupe dépend de sa capacité à remporter des contrats de fabrication externe (activité fonderie), tout en stabilisant son cœur de métier dans les processeurs PC et serveurs, qui subit une érosion de parts de marché. Intel vise à regagner du terrain sur le marché en forte croissance des puces IA grâce à ses accélérateurs Gaudi et à ses futures générations de puces.
Consensus de Wall Street : les avis sur INTC restent prudents, fourchette cible 83–100 $
L’ajustement de Barclays n’est pas isolé. Depuis le début de 2026, Intel a fait l’objet de plusieurs révisions : Mizuho a relevé son objectif à 128 dollars le 1er juin (en maintenant une recommandation neutre), Wells Fargo à 110 dollars, et Roth Mkm est passé de Neutre à Achat le 24 avril, avec un objectif de 100 dollars.
Cependant, le consensus de Wall Street demeure attentiste. Selon MarketBeat au 1er juin, sur 41 analystes, seuls 1 recommande un Achat Fort, 10 un Achat, 26 une Conservation et 4 une Vente—la recommandation moyenne est à la Conservation, avec un objectif de cours consensuel à 83,35 dollars. S&P Global Market Intelligence (48 analystes) fait état d’un objectif moyen à 88,71 dollars.
L’écart entre ces données souligne une réalité : malgré la tendance haussière des objectifs, la majorité des analystes attend des preuves concrètes de progrès dans les contrats clients de la fonderie et l’amélioration de la rentabilité du cœur de métier. La différence entre l’objectif de 100 dollars de Barclays et la fourchette consensuelle de 83–89 dollars ouvre ainsi une fenêtre de "validation du récit" pour la performance future d’Intel.
Alerte sur les risques : pression structurelle liée à l’arrivée de Nvidia sur le marché des puces PC
Le 2 juin (heure de l’Est), Intel a clôturé à 107,93 dollars, en baisse d’environ 1,28 % sur la séance. Le catalyseur direct : le lancement par Nvidia de la puce PC RTX Spark basée sur ARM lors du Computex 2026, signalant une concurrence directe sur le marché des processeurs Windows, historiquement dominé par Intel. Ce risque structurel n’est pas un simple bruit de court terme—il laisse présager un passage du "quasi-monopole" d’Intel à un paysage concurrentiel multi-architectures.
D’un point de vue valorisation, Intel se négocie actuellement avec un ratio cours/bénéfices d’environ 102,6x, contre une médiane historique sur cinq ans autour de 12x. Un tel niveau de valorisation signifie que tout faux pas d’exécution pourrait entraîner des corrections de cours significatives.
Barclays initie la couverture d’IBM : la stratégie quantique "à la Nvidia"—logique et limites
Première couverture : recommandation Surpondérer + objectif à 350 dollars, scénario optimiste à 449 dollars
Le 1er juin, l’équipe de Raimo Lenschow chez Barclays a lancé la couverture d’IBM avec une recommandation Surpondérer et un objectif de cours à 12 mois de 350 dollars, soit un potentiel de hausse d’environ 18 % par rapport à la clôture précédente. Dans le scénario le plus favorable, le titre pourrait atteindre 449 dollars, soit une progression de 51 %. Dopée par ce rapport, l’action IBM a clôturé à 320,42 dollars, en hausse de 7,6 %, atteignant un sommet historique en séance autour de 328 dollars.
Thèse centrale : IBM réplique la "stratégie plateforme" de Nvidia
L’analyse de Barclays sur IBM repose sur deux piliers. D’abord, l’activité logicielle d’IBM génère désormais plus de la moitié de ses revenus (bénéficiant des acquisitions de Red Hat, HashiCorp, et plus récemment Confluent), ciblant de grands clients régulés, à forts coûts de changement et exigences de conformité—ce qui crée une barrière naturelle et rend l’entreprise moins vulnérable à la disruption par l’IA. Les analystes anticipent une croissance organique du chiffre d’affaires de l’ordre de 5 % par an et une expansion continue des marges.
Ensuite, le positionnement stratégique d’IBM dans l’informatique quantique. L’équipe de Lenschow établit un parallèle entre les initiatives d’IBM en quantique et la trajectoire réussie de Nvidia sur les GPU : "IBM développe activement des logiciels, des outils de programmation et des environnements pour accélérer l’adoption et l’application de l’informatique quantique", à l’image de la stratégie écosystème logiciel de Nvidia pour les GPU. Barclays décrit IBM comme "une entreprise stable, générant des profits récurrents, avec une option quantique".
Soutien sectoriel : feuille de route quantique et financements publics
En novembre 2025, IBM a lancé le processeur quantique Nighthawk, doté de 120 qubits connectés via 218 coupleurs réglables à quatre qubits voisins, permettant des circuits quantiques plus complexes. L’entreprise vise à atteindre l’avantage quantique en 2026—moment où les ordinateurs quantiques surpasseront toutes les méthodes classiques sur certains problèmes—et à livrer des systèmes commerciaux tolérants aux pannes à grande échelle d’ici 2029. IBM prévoit d’investir plus de 10 milliards de dollars dans le quantique sur les cinq prochaines années.
Sur le plan réglementaire, le 21 mai 2026, le département américain du Commerce a attribué environ 2 milliards de dollars de subventions à neuf entreprises du secteur quantique dans le cadre du CHIPS and Science Act, IBM recevant la part la plus importante—1 milliard de dollars pour créer une nouvelle filiale dédiée aux wafers supraconducteurs de qualité quantique.
Impact de l’informatique quantique sur la sécurité des crypto-actifs
Le pari de Barclays sur IBM a des répercussions profondes pour le secteur crypto. Les avancées en informatique quantique accélèrent l’échéance de la remise en cause des standards cryptographiques actuels. Selon un rapport de Bernstein d’avril 2026, la menace quantique sur le chiffrement du Bitcoin se rapproche plus vite que prévu. La feuille de route d’IonQ vise 1 600 qubits logiques d’ici 2028 ; IBM prévoit de lancer le système Blue Jay à 2 000 qubits en 2033. La convergence entre IA et quantique forme une boucle d’accélération auto-renforcée.
La stratégie "collecter maintenant, déchiffrer plus tard" pourrait constituer un risque de sécurité à long terme pour les crypto-actifs—des attaquants peuvent stocker des données chiffrées aujourd’hui et les casser massivement une fois les machines quantiques matures. Cette approche menace les actifs blockchain tels que Bitcoin et Ethereum, qui reposent sur la cryptographie à courbes elliptiques. Des écosystèmes comme Ethereum, Zcash ou Solana étudient des stratégies de migration post-quantique, tandis que NEAR Protocol a déjà intégré le chiffrement post-quantique à son infrastructure de comptes.
La dynamique de croissance du marché de la cryptographie post-quantique souligne l’urgence du secteur. Selon une étude de Juniper Research de janvier 2026, le marché mondial de la cryptographie post-quantique devrait passer de 1,2 milliard de dollars en 2026 à environ 13 milliards en 2035, soit un taux de croissance annuel moyen de 30 %.
Récits croisés : même point de départ, scénarios de sortie différents
La double couverture d’Intel et IBM par Barclays met en lumière l’intersection de deux paradigmes de valorisation sur la même période.
Intel suit une logique "restauratrice" : l’enjeu est de savoir si l’entreprise peut percer dans la fonderie en attirant des clients externes. Les revenus liés à l’IA représentent désormais 60 %, soit une hausse de 40 %—il s’agit là d’une certitude de performance. Toutefois, son PER de 102,6x et la pression structurelle liée à l’arrivée du RTX Spark de Nvidia sur le marché PC rendent sa valorisation vulnérable. L’objectif de 100 dollars de Barclays traduit la reconnaissance d’une dynamique de reprise, mais la recommandation Égal-pondération montre que la phase de confirmation totale n’est pas encore atteinte.
IBM suit une logique "optionnelle" : la question clé est de savoir si le quantique pourra devenir un nouveau moteur de croissance à l’avenir. Sa valorisation actuelle est soutenue par la stabilité de son activité logicielle (plus de la moitié des revenus, base clients fidélisée), tandis que le quantique représente une option à long terme. L’alignement sur la "stratégie plateforme" de Nvidia sert de cadre logique, non de performance immédiate—la validité de ce cadre dépendra de la capacité d’IBM à répliquer le succès de CUDA dans les outils logiciels et l’écosystème développeur quantique. D’ici fin 2026 à 2027, la validation expérimentale de l’avantage quantique sera l’étape clé pour la concrétisation du récit.
La différence fondamentale entre les deux se résume ainsi : le redressement de la valorisation d’Intel dépend d’améliorations opérationnelles dès aujourd’hui, tandis que la réévaluation d’IBM repose davantage sur un basculement de paradigme technologique à long terme. Toutes deux restent conditionnées par le même facteur—le point d’inflexion de la transformation des géants technologiques traditionnels, dans le double récit IA/quantique, dépendra in fine des résultats trimestriels montrant la croissance des revenus de la fonderie (Intel) et la validation expérimentale de l’avantage quantique (IBM), et non des seuls objectifs de cours des analystes.
Conclusion
L’ajustement simultané de la vision de Barclays sur Intel et IBM à ce moment précis est en soi un signal : Wall Street réévalue le paysage concurrentiel de l’infrastructure matérielle pilotée par l’IA et la valeur prospective de l’informatique quantique comme prochain paradigme du calcul.
Toutefois, ces changements d’objectifs de cours restent soumis à d’importantes contraintes de risque—le défi posé à Intel par l’entrée de Nvidia sur le marché des puces PC n’est pas un bruit de court terme, et son PER de 102,6x traduit une forte vulnérabilité de valorisation ; le récit quantique d’IBM attend encore la validation expérimentale de l’avantage quantique en 2026 et la livraison de systèmes commerciaux tolérants aux pannes en 2029.
Pour les investisseurs, la double couverture de Barclays le même jour offre un éclairage sectoriel précieux—au sein des récits de transformation des géants technologiques, les trajectoires de valorisation "restauration" et "option" coexistent. L’exigence commune est la suivante : seules des améliorations tangibles au-delà des projections financières des analystes constitueront la preuve ultime d’une réévaluation.




