En mars 2026, les marchés de capitaux mondiaux ont été le théâtre de signaux résolument contraires qui ont suscité un vif débat. Le plus important ETF aurifère américain (GLD) a enregistré 3 milliards de dollars de sorties en une seule journée — la plus forte opération de rachat depuis près de deux ans. Parallèlement, les ETF Bitcoin au comptant ont inversé leur tendance, passant de sorties nettes à des entrées nettes, mettant fin à plusieurs semaines de flux négatifs. Ce « chassé-croisé » des capitaux est rapidement devenu le centre d’attention des investisseurs macro et des acteurs crypto : assiste-t-on à une rotation du capital institutionnel du traditionnel or refuge vers le Bitcoin, souvent qualifié d’« or numérique » ? S’appuyant sur les dernières données de flux ETF et sur des grilles d’analyse macroéconomique, cet article propose une lecture approfondie, à la fois en surface et en profondeur, de ce mouvement de capitaux.
Aperçu de l’événement : un renversement spectaculaire des flux de capitaux
La première semaine de mars a apporté deux séries de données marquantes et contrastées sur le marché mondial des ETF.
Sur le marché de l’or, la dynamique soutenue de neuf mois consécutifs d’entrées nettes a connu son premier véritable coup d’arrêt. Si les ETF aurifères physiques à l’échelle mondiale affichaient encore en février un flux net robuste de 5,3 milliards de dollars — un record pour un début d’année — la tendance s’est brutalement inversée en mars. Le plus grand ETF aurifère américain, GLD, a subi une sortie de 3 milliards de dollars en une seule journée, accompagnée d’une baisse de 4,4 % du cours de l’or. Il s’agit de la plus forte sortie quotidienne enregistrée par le fonds depuis 2024.
Presque simultanément, les ETF Bitcoin ont connu un changement de dynamique. Selon les données de Trader T, les ETF Bitcoin au comptant américains, qui subissaient jusque-là des sorties persistantes, sont repassés en flux nets positifs la semaine du 6 mars. Rien que le 9 mars, les entrées nettes ont atteint 167 millions de dollars, dont 109 millions pour l’IBIT de BlackRock. Sur 30 jours glissants, les flux nets des ETF Bitcoin sont passés d’une sortie de 1,9 milliard de dollars au 6 février à une entrée nette de 273 millions de dollars au 6 mars.
D’un rallye synchronisé à une divergence
Pour comprendre le contexte macroéconomique de ces flux de capitaux, il est essentiel de revenir sur l’évolution des deux actifs au cours des six derniers mois :
| Période | Flux ETF Or | Flux ETF Bitcoin | Contexte macroéconomique |
|---|---|---|---|
| T4 2025 | Entrées nettes soutenues, actifs sous gestion en hausse fin d’année | Entrées importantes, BTC atteint un sommet historique à 126 080 $ | Banques centrales mondiales attendues accommodantes, tensions géopolitiques accrues |
| Janvier 2026 | Tendance haussière, 1,9 Md$ d’entrées nettes mondiales | Pression de sorties émerge | Le marché digère l’incertitude politique liée à l’administration Trump |
| Février 2026 | 5,3 Md$ d’entrées nettes mondiales, meilleur début jamais enregistré | Sorties qui s’accélèrent à plusieurs milliards de dollars | Conflit géopolitique qui s’intensifie, aversion au risque généralisée |
| Début mars 2026 | GLD subit une sortie de 3 Md$ en une journée, repli du cours de l’or | Flux redeviennent positifs, 568 M$ d’entrées hebdomadaires | Prises de bénéfices après un record sur l’or, retour de l’appétit pour le risque |
Cette chronologie montre que l’or et le Bitcoin évoluaient en « résonance macro » fin 2025, progressant de concert. Au début de 2026, l’incertitude géopolitique persistante a continué d’orienter les capitaux vers l’or, valeur refuge éprouvée, tandis que le Bitcoin entamait une phase de correction liée à sa volatilité intrinsèque. Les données du début mars marquent le premier croisement significatif des flux de capitaux entre les deux actifs depuis près de six mois.
Analyse des données : au-delà de la valeur en dollars
Pour évaluer s’il s’agit d’une véritable « rotation » de capitaux, se limiter au suivi des flux en dollars peut induire en erreur. Une approche plus rigoureuse consiste à examiner l’évolution des détentions exprimées en « unités natives » de chaque actif.
- Détentions ETF or : Les avoirs du GLD sont passés de 1,4 million d’onces début février à 621 100 onces début mars — soit une baisse de plus de 50 %. Cela indique que les investisseurs ont effectivement procédé à des rachats physiques d’or, et non subi une simple contraction de la valeur de l’actif liée au prix.
- Détentions ETF Bitcoin : Les sorties cumulées des ETF Bitcoin, qui atteignaient 42 275 BTC au 6 février, se sont inversées en une entrée cumulée de 4 021 BTC au 6 mars.

Comparatif sur 30 jours des flux ETF or vs. ETF BTC, source : bold.report
Un autre indicateur clé est le ratio BTC/or (le nombre d’onces d’or qu’un Bitcoin permet d’acheter). Début mars 2026, ce ratio évoluait proche de ses plus bas niveaux pluriannuels. Selon l’analyse de Bitwise, des modèles de régression comparant ce ratio à la masse monétaire mondiale (M2) suggèrent que le Bitcoin est sous-évalué par rapport à l’or d’environ deux écarts-types, ce qui laisse penser que le Bitcoin se situe dans une zone de creux de valorisation face à l’or.

Ratio BTC/or, source : tradingview
Récits concurrents : comment interpréter la « rotation » ?
Le marché propose plusieurs lectures du phénomène « sorties sur l’or, entrées sur le Bitcoin », que l’on peut regrouper en trois grands courants :
Prises de bénéfices sur les actifs refuge, retour de l’appétit pour le risque
Certains analystes estiment qu’après neuf mois de progression, l’or a accumulé une pression significative de prises de bénéfices. À mesure que le marché digérait le choc initial des risques géopolitiques, une partie des capitaux a sécurisé ses gains sur l’or et commencé à se repositionner sur des actifs risqués survendus comme le Bitcoin. Joe Consorti souligne que l’accélération de la croissance américaine et l’amélioration du sentiment de marché pourraient permettre au Bitcoin de surperformer l’or à court terme.
Début d’un cycle structurel de rotation
Chris Kuiper, analyste chez Fidelity Digital Assets, rappelle que l’or et le Bitcoin alternent historiquement leur leadership en termes de performance. Après la forte progression de l’or en 2025, il n’est pas surprenant de voir le Bitcoin prendre le relais en 2026. Les données historiques montrent qu’après avoir touché un point bas, le Bitcoin consolide généralement pendant environ 147 jours (21 semaines) avant d’amorcer une tendance durable de surperformance face à l’or. Le contexte technique actuel rappelle les prémices des précédents cycles de rotation.
Logique macro de couverture duale
Selon cette approche, il n’est pas nécessaire pour les investisseurs d’opposer les deux actifs. Dans un environnement marqué par des déficits budgétaires persistants, des tensions commerciales et une incertitude géopolitique, les investisseurs peuvent rechercher à la fois l’or et le Bitcoin comme réserves de valeur neutres, en dehors du système monétaire traditionnel. Le leadership entre les deux peut alterner, mais la demande structurelle pour chacun demeure dans un contexte macro incertain.
Examiner le récit : la rotation est-elle réelle ?
Aussi séduisante soit-elle, l’hypothèse « sorties sur l’or, entrées sur le Bitcoin » doit être nuancée à plusieurs égards :
- Disparité de taille de marché : le marché de l’or est bien plus vaste que celui du Bitcoin. Les ETF aurifères mondiaux gèrent plus de 701 milliards de dollars d’actifs, contre environ 88,3 milliards pour les ETF Bitcoin au comptant. Une sortie de 3 milliards est relativement modeste pour l’or, alors qu’une entrée équivalente peut avoir un impact bien plus marqué sur le marché plus restreint des ETF Bitcoin.
- Moteurs asymétriques : le repli récent de l’or a été directement déclenché par des prises de bénéfices. À l’inverse, le retour des capitaux sur les ETF Bitcoin s’explique par des facteurs plus complexes, notamment un rebond technique après des liquidations sur effet de levier et l’évolution des anticipations sur la politique de la Fed. Les deux mouvements peuvent donc répondre à des logiques différentes, et non à un simple jeu à somme nulle.
- Décalage temporel : les tests de causalité de Granger montrent que le prix de l’or précède généralement celui du Bitcoin de quatre à sept mois. Ainsi, la forte performance de l’or de fin 2025 à début 2026 pourrait indiquer un potentiel de rattrapage pour le Bitcoin au deuxième trimestre 2026, plutôt qu’une rotation immédiate sur une base quotidienne ou hebdomadaire.
Impact sectoriel : enseignements structurels pour le marché crypto
Que la thèse de la « rotation » se vérifie ou non, les récents mouvements de capitaux livrent plusieurs enseignements pour l’écosystème crypto :
- Poids croissant des facteurs macroéconomiques : avec la multiplication des ETF Bitcoin au comptant, le comportement du prix du Bitcoin devient de plus en plus corrélé aux actifs macro traditionnels comme l’or, les taux réels ou l’indice dollar. Les crypto-actifs ne sont plus dans un « cycle isolé », mais s’intègrent progressivement aux portefeuilles macro mondiaux.
- Traçabilité du comportement institutionnel : les données de flux ETF offrent une lecture à haute fréquence du sentiment institutionnel. Les investisseurs peuvent désormais analyser les flux entrants et sortants sur les ETF Bitcoin comme ils le font pour l’or ou les actions, ce qui améliore la visibilité sur le positionnement institutionnel et réduit l’asymétrie d’information.
- Résilience de la thèse « or numérique » à l’épreuve : la forte performance de l’or et l’évolution latérale du Bitcoin début 2026 mettent à l’épreuve le récit de l’« or numérique ». En période d’aversion extrême au risque, les capitaux privilégient encore l’or, plus liquide et éprouvé. Pour que le Bitcoin s’impose comme réserve de valeur, il devra démontrer une volatilité moindre et une meilleure résistance aux chocs macroéconomiques.
Analyse de scénarios : trois évolutions possibles du marché
Au vu des données actuelles et des tendances historiques, trois scénarios principaux pourraient se dessiner :
Scénario 1 : Rotation modérée. Les entrées sur les ETF Bitcoin poursuivent leur redressement, tandis que les sorties sur les ETF or se stabilisent d’ici fin mars. Le ratio BTC/or rebondit modérément depuis ses plus bas, avec une surperformance du Bitcoin sans divergence extrême. Le contexte macro continue de soutenir la demande à long terme pour les deux actifs en tant que « protection contre la dépréciation monétaire ».
Scénario 2 : Rotation accélérée. Si la Réserve fédérale adopte un ton nettement plus accommodant ou si les tensions géopolitiques s’apaisent sensiblement, l’appétit pour le risque pourrait revenir en force. Les capitaux pourraient quitter les positions sur l’or, jugées encombrées, pour se reporter sur le marché plus flexible du Bitcoin, faisant rapidement dépasser au ratio BTC/or sa moyenne historique.
Scénario 3 : Rotation invalidée. Si le contexte géopolitique s’aggrave de façon inattendue et que les marchés reviennent en mode « aversion au risque », les sorties sur les ETF or pourraient s’avérer passagères et rapidement se retourner. Dans ce cas, les entrées sur les ETF Bitcoin pourraient n’être qu’un « rebond technique », les capitaux revenant massivement sur l’or. Le ratio BTC/or resterait alors sous pression.
Conclusion
La sortie de 3 milliards de dollars des ETF or et le retour des flux positifs sur les ETF Bitcoin début mars offrent une fenêtre rare sur les dynamiques du capital institutionnel. Dans les faits, les deux actifs ont connu un retournement des flux sur la même période. Toutefois, réduire ce phénomène à une simple « rotation du capital de l’or vers le Bitcoin » serait réducteur.
Le marché traverse une « triple recomposition » complexe : prises de bénéfices sur l’or, retour partiel de l’appétit pour le risque chez les investisseurs macro et redressement de la valorisation d’un Bitcoin survendu. Ces dynamiques interagissent sur la même temporalité. Pour les observateurs du secteur, il est plus pertinent de suivre l’évolution des détentions ETF en unités natives et du ratio BTC/or que de s’empresser de désigner un « gagnant ». Ces indicateurs constitueront les repères les plus objectifs pour évaluer la validité du récit de la « rotation ».


