En 2026, l’industrie du minage de Bitcoin connaît sa transformation identitaire la plus profonde depuis sa création.
D’un côté, le cours du Bitcoin stagne autour de 70 000 $ depuis une période prolongée, tandis que les coûts de minage s’envolent vers 80 000 $, générant une perte de près de 20 000 $ par unité minée. De l’autre, la demande explosive en puissance de calcul pour l’IA ouvre une nouvelle ère : l’hébergement de centres de données et la location de puissance de calcul, où le revenu par unité d’électricité peut atteindre jusqu’à 25 fois celui du minage traditionnel.
Face à ces deux trajectoires divergentes, les sociétés de minage cotées en Bourse ont tranché d’une seule voix : vendre du Bitcoin, acquérir des centrales électriques et se réinventer en fournisseurs d’infrastructures pour l’IA.
À la fin du premier trimestre 2026, les entreprises cotées du secteur avaient signé pour plus de 70 milliards de dollars de contrats dans l’IA et le calcul haute performance (HPC). Certaines anticipent que jusqu’à 70 % de leur chiffre d’affaires proviendra de l’IA d’ici fin 2026, bouleversant en profondeur leur structure de capital et leur profil de risque.
Parmi elles, MARA Holdings, Core Scientific et IREN incarnent trois voies de transformation emblématiques, chacune adoptant une stratégie distincte : l’une a racheté une centrale électrique et construit ses propres installations, une autre s’est alliée à un géant de l’hébergement, la dernière a conclu une alliance directe avec NVIDIA. Alors que l’ensemble du secteur migre du "minage" vers le statut de "géant de la puissance de calcul", qui sera le prochain grand bénéficiaire de l’écosystème NVIDIA ?
Trois publications financières, une même direction
En mai 2026, trois sociétés de minage cotées au Nasdaq ont publié quasi simultanément leurs derniers résultats trimestriels, envoyant un signal clair : le minage de Bitcoin recule au profit de l’infrastructure IA, désormais principale source de revenus.
MARA Holdings a dévoilé ses résultats du premier trimestre 2026 le 12 mai : un chiffre d’affaires de 174,6 millions de dollars, en baisse de 18 % sur un an, et une perte nette élargie à 1,26 milliard de dollars, plus du double des 533 millions de dollars de perte à la même période l’an passé. Pourtant, l’attention du marché ne s’est pas portée sur la perte elle-même — principalement due à la variation de juste valeur liée à la baisse du cours du Bitcoin — mais sur la vente simultanée de 20 880 Bitcoins pour environ 1,5 milliard de dollars, ainsi que l’annonce de l’acquisition de la centrale à gaz Long Ridge Energy & Power de 505 mégawatts dans l’Ohio pour environ 1,5 milliard de dollars, marquant le lancement officiel de sa stratégie d’opérateur d’infrastructures de centres de données IA.
Core Scientific a annoncé une perte nette de 347,2 millions de dollars dans ses résultats du 7 mai, mais son chiffre d’affaires d’hébergement a bondi de 8,6 millions à 77,5 millions de dollars sur un an. Pour la première fois, les revenus issus de l’hébergement IA dépassent ceux du minage de Bitcoin, devenant la principale source de chiffre d’affaires de l’entreprise. Core Scientific a également vendu 2 385 Bitcoins, levant 208,3 millions de dollars pour financer l’expansion de ses centres de données IA.
IREN a également publié ses résultats le 7 mai : un chiffre d’affaires trimestriel de 144,8 millions de dollars, en recul de 22 % par rapport au trimestre précédent, et une perte nette de 247,8 millions de dollars. Toutefois, les revenus des services cloud IA ont bondi de 94,2 % sur le trimestre, passant de 17,3 millions à 33,6 millions de dollars. L’entreprise a également annoncé un contrat de services cloud IA de cinq ans avec NVIDIA, d’une valeur de 3,4 milliards de dollars.
Trois entreprises, trois publications financières, une direction commune : vente de Bitcoin, effet de levier pour l’expansion, et pari sur l’IA.
Points de bascule dans la transformation des sociétés de minage
En avril 2024, le Bitcoin a connu son quatrième halving, réduisant la récompense par bloc de 6,25 à 3,125 BTC. Parallèlement, la difficulté du réseau a atteint un sommet historique de 156 000 milliards, tandis que les frais de transaction moyens ont chuté à 0,58 $ — les sources de revenus du minage ont donc subi une triple pression.
Voici le calendrier des événements :
- Deuxième semestre 2024 – premier semestre 2025 : Core Scientific a été la première à signer une série de contrats d’hébergement sur 12 ans avec CoreWeave, acteur du cloud IA, pour plus de 10 milliards de dollars. Ce partenariat est devenu la référence pour la transition des sociétés de minage vers les centres de données IA.
- Deuxième semestre 2025 : IREN a acquis 4 200 GPU NVIDIA Blackwell B200 pour environ 193 millions de dollars, portant son parc à environ 8 500 unités, lançant officiellement son activité cloud IA et devenant rapidement "partenaire prioritaire" de NVIDIA.
- T4 2025 : Le coût moyen pondéré du minage pour les sociétés cotées a grimpé à environ 88 000 $, alors que le Bitcoin s’échangeait entre 68 000 et 70 000 $, marquant l’entrée dans une phase où chaque Bitcoin miné générait une perte proche de 19 000 $.
- T1 2026 : MARA a vendu 20 880 Bitcoins par lots, encaissant environ 1,5 milliard de dollars ; Core Scientific a cédé 2 385 BTC, Bitdeer a liquidé ses réserves, déclenchant une vague sectorielle de "vente de coins pour pivoter".
- Avril–mai 2026 : MARA a annoncé l’acquisition de la centrale à gaz Long Ridge ; IREN a finalisé un financement obligataire convertible de 3 milliards de dollars (sur-souscription comprise) et un contrat de 3,4 milliards de dollars avec NVIDIA ; Hut 8 a signé un contrat de location de centre de données IA de 9,8 milliards de dollars sur 15 ans.
Décryptage des trajectoires de transformation des trois sociétés
Moteurs économiques de la transformation
La raison principale de ce pivot massif vers les centres de données IA réside dans des chiffres simples : selon un rapport CoinShares, ces centres génèrent jusqu’à 25 fois plus de revenus par kilowattheure que le minage de Bitcoin. Construire une infrastructure IA coûte entre 8 et 15 millions de dollars par mégawatt — bien plus que les 700 000 à 1 million de dollars par mégawatt pour le minage — mais l’IA offre des rendements structurellement plus élevés et plus stables, généralement sécurisés par des contrats pluriannuels.
La logique de valorisation a également changé : les sociétés exposées à l’IA se valorisent environ 12,3 fois leurs revenus futurs, contre seulement 5,9 fois pour les pure players du minage, soit une prime de plus de 100 %.
Comparaison des stratégies des trois entreprises
| Dimension | MARA Holdings | Core Scientific | IREN |
|---|---|---|---|
| Stratégie de transformation | Intégration verticale : acquisition de centrale et construction de data center | Services d’hébergement : fourniture d’infrastructures et d’énergie aux acteurs IA | Opération indépendante : achat de GPU et exploitation de services cloud IA |
| Transaction phare | Acquisition d’une centrale à gaz de 505 MW pour 1,5 Md$ | Contrat d’hébergement sur 12 ans et plus de 10 Md$ avec CoreWeave | Contrat cloud IA de 5 ans et 3,4 Md$ avec NVIDIA |
| Part de revenus IA | Encore majoritairement minage, l’IA pas encore significative | L’hébergement IA représente environ 67 %, devant le minage | Cloud IA à 23 %, en hausse de 94 % sur le trimestre |
| Mode de financement | Vente de 1,5 Md$ de Bitcoin + 785 M$ de dette | Vente de 208,3 M$ de BTC + 3,3 Md$ d’obligations senior sécurisées | 3 Md$ d’obligations convertibles + potentiel de 2,1 Md$ de souscription NVIDIA |
| Calendrier | Finalisation attendue au S2 2026, déploiement IA dès 2027 | L’hébergement IA génère déjà des revenus significatifs | Objectif ARR de 3,7 Md$ d’ici fin 2026 |
MARA : un pari énergétique à 1,5 milliard de dollars
MARA a opté pour la voie la plus lourde — la maîtrise directe des actifs énergétiques. La société a racheté Long Ridge Energy & Power dans l’Ohio pour environ 1,5 milliard de dollars, comprenant une centrale à gaz de 505 MW et plus de 1 600 acres de terrain, avec l’ambition de bâtir un campus de centres de données IA évolutif de plus de 1 gigawatt. Cet actif devrait générer environ 144 millions de dollars d’EBITDA par an.
MARA a également confirmé la suspension des achats massifs d’ASIC et annoncé une réduction de 15 % de ses effectifs, permettant une économie annuelle de 12 millions de dollars. L’entreprise estime que jusqu’à 90 % de sa capacité de minage non hébergée pourra être reconvertie pour des charges IA ou IT.
Fait notable, après la vente de 20 880 Bitcoins, MARA détient encore 35 303 BTC, valorisés à environ 2,9 milliards de dollars à la date, ce qui en fait le quatrième détenteur corporatif mondial de Bitcoin. L’entreprise ne tourne donc pas totalement le dos au Bitcoin, mais utilise ses réserves comme "source de flexibilité financière stratégique" alors que le modèle de rentabilité du minage s’essouffle.
Core Scientific : le premier à franchir le pas
Parmi les trois leaders, Core Scientific a amorcé sa transition IA le plus tôt et affiche la progression la plus rapide.
La société a signé un contrat d’hébergement pluri-phasé de 12 ans avec le géant du cloud IA CoreWeave, d’une valeur de plus de 10 milliards de dollars et couvrant 590 MW de capacité. CoreWeave prend à sa charge tous les investissements nécessaires pour adapter les infrastructures existantes de Core Scientific au HPC, permettant à ce dernier de devenir fournisseur d’infrastructures IA avec un besoin en capital réduit.
Les derniers chiffres montrent que les revenus d’hébergement de Core Scientific ont atteint 77,5 millions de dollars au T1 2026, contre seulement 8,6 millions un an plus tôt — soit une hausse de plus de 800 %. Les revenus d’hébergement IA ont officiellement dépassé ceux du minage, devenant le pilier principal de l’entreprise.
Core Scientific exploite actuellement 10 centres de données totalisant environ 1,9 gigawatt de puissance et prévoit d’étendre son campus de Muskogee (Oklahoma) à 1,5 gigawatt.
IREN : un nouvel acteur profondément intégré à NVIDIA
La stratégie d’IREN tranche nettement avec celles de MARA et Core Scientific : pas d’hébergement, pas d’achat de centrale, mais achat de GPU, construction de clusters et exploitation de ses propres services cloud IA. Cette voie implique un investissement en capital plus lourd, mais aussi une meilleure captation de valeur.
En août 2025, IREN a acquis 4 200 GPU NVIDIA Blackwell B200 pour environ 193 millions de dollars, doublant presque son parc à 8 500 unités. L’entreprise est rapidement devenue "partenaire prioritaire" de NVIDIA, accédant directement aux canaux d’approvisionnement en puces.
En mai 2026, IREN a annoncé un contrat cloud IA de cinq ans et 3,4 milliards de dollars avec NVIDIA, qui fournira des GPU Blackwell refroidis par air. Le contrat prévoit également pour NVIDIA le droit d’acquérir jusqu’à 30 millions d’actions IREN à un prix d’exercice de 70 $ par action, soit un investissement potentiel de 2,1 milliards de dollars.
IREN affiche des ambitions élevées : l’entreprise vise 3,7 milliards de dollars de revenus annuels récurrents d’ici fin 2026, dont 3,1 milliards déjà sécurisés par contrats signés. Son objectif pour 2026 est de déployer 150 000 GPU, soit 480 mégawatts de capacité.
Cependant, plus de 90 % du chiffre d’affaires actuel d’IREN provient encore du minage de Bitcoin, les revenus cloud IA ne s’établissant qu’à 33,6 millions de dollars — loin de la cible de 3,7 milliards. L’entreprise fait donc face à une forte pression d’exécution sur les deux prochaines années.
Les débats du marché
Ce pivot massif vers les centres de données IA soulève trois grands courants d’opinion sur le marché.
Première opinion : la transformation est rationnelle — les mineurs ont des avantages structurels
Les partisans mettent en avant les barrières temporelles liées aux infrastructures énergétiques. Aux États-Unis, la construction d’un centre de données, de la planification au raccordement réseau, prend généralement 3 à 5 ans, alors que les mineurs disposent déjà de l’infrastructure : postes électriques, lignes de transmission, capacité réseau. Selon Bernstein, cet accès au réseau permettrait de réduire de 75 % le temps de déploiement d’un data center. Or, la demande en puissance IA évolue au rythme du trimestre, ce qui confère un avantage concurrentiel clé aux mineurs en reconversion.
De plus, l’infrastructure IA promet des marges supérieures à 85 %, sécurisées par des contrats pluriannuels, à l’opposé de la volatilité du minage de Bitcoin.
Deuxième opinion : la pression financière est immense — les pertes à court terme sont le prix du pivot
Les sceptiques s’inquiètent du niveau d’endettement des mineurs. IREN a émis 3 milliards de dollars d’obligations convertibles, Core Scientific 3,3 milliards de dollars d’obligations senior sécurisées, MARA a contracté 785 millions de dollars de dette pour l’acquisition de Long Ridge. Ces entreprises misent sur une montée en puissance rapide des revenus IA pour couvrir le coût de la dette, mais le cycle de construction des centres IA fait que les revenus significatifs ne sont pas attendus avant 2027, voire plus tard.
Chez MARA, le déploiement initial de l’infrastructure IA ne commencera qu’au premier semestre 2027, et la pleine exploitation n’est pas attendue avant mi-2028. Core Scientific affiche encore une perte nette de 347 millions de dollars au T1. IREN enregistre une perte nette trimestrielle de 247,8 millions de dollars.
Troisième opinion : la vente de Bitcoin par les mineurs menace la sécurité du réseau
Ce point de vue soulève une contradiction structurelle plus profonde. Les données montrent que les mineurs cotés ont réduit leurs avoirs de plus de 15 000 Bitcoins par rapport à leur pic. Le taux de hachage total du réseau Bitcoin est passé d’une moyenne de 985 EH/s au T4 2025 à 873 EH/s au T1 2026, avec plusieurs ajustements négatifs de difficulté.
Les mineurs qui sécurisent le réseau Bitcoin sont les mêmes qui vendent leurs Bitcoins pour investir dans l’IA. Quand le minage n’est plus rentable et que l’IA devient plus lucrative, le capital se dirige naturellement vers les rendements les plus élevés. Mais si trop de mineurs font ce choix, le budget de sécurité du réseau (hash rate) continuera de diminuer.
Analyse d’impact sectoriel : des sociétés de minage aux opérateurs d’infrastructures numériques
La transformation collective des sociétés de minage redessine le paysage sectoriel selon trois axes majeurs.
Premièrement, la structure de capital change en profondeur. Avant le pivot, le bilan des mineurs reposait sur le Bitcoin ; après, leurs actifs clés sont les centrales électriques, les centres de données et les contrats de services long terme. Les sources de revenus basculent d’actifs crypto très volatils vers des flux contractuels plus stables, modifiant radicalement le profil risque/rendement de leur capital.
Deuxièmement, la logique de valorisation évolue. Comme évoqué précédemment, l’exposition à l’IA confère une prime de valorisation significative : les sociétés de minage avec activité IA se valorisent 12,3 fois leurs revenus futurs, contre 5,9 fois pour les pure players. Les investisseurs ne valorisent plus les mineurs sur la base du "multiple du cours du Bitcoin", mais sur le "multiple des revenus contractuels d’opérateur de data center". Certains pourraient être requalifiés en actions "data center" ou "infrastructure IA" dans les 12 à 18 prochains mois.
Troisièmement, la concurrence sectorielle se stratifie. Tous les mineurs ne sont pas armés pour réussir la transition. Les leaders tirent parti de la taille de leurs actifs énergétiques, de leur capacité de financement et de leur portefeuille clients pour s’imposer, tandis que les petits et moyens acteurs risquent de rester cantonnés au minage pur, avec un modèle de rentabilité dégradé et une capacité de transformation limitée. Le secteur pourrait connaître une vague de fusions et de consolidations.
Conclusion
Les trajectoires de MARA, Core Scientific et IREN illustrent une même réalité : dans un univers d’actifs crypto très volatils, la maîtrise de l’infrastructure physique — énergie, foncier, systèmes de refroidissement — constitue un rempart plus durable que la simple détention d’actifs numériques.
MARA a choisi la voie la plus lourde, investissant 1,5 milliard de dollars dans une centrale électrique pour faire de la "maîtrise énergétique" un avantage compétitif durable. Core Scientific a opté pour le modèle le plus léger, misant sur l’hébergement pour capter la demande excédentaire en puissance de calcul IA des géants du secteur, et échangeant son infrastructure contre des flux contractuels stables et long terme. IREN s’est engagée dans une intégration profonde avec NVIDIA, misant sur les GPU de pointe et des objectifs de revenus ambitieux pour redéfinir son identité.
Ces trois trajectoires incarnent trois profils risque/rendement distincts et trois visions différentes de l’avenir de l’infrastructure IA. Une seule certitude : l’identité des mineurs est en train d’être réécrite en profondeur en "géants de la puissance de calcul", et dans cette transformation, ceux qui sauront exécuter seront les véritables gagnants.




