Calcul quantique : les États-Unis parient sur 9 entreprises, le tournant de l'industrie est arrivé

1947 année, la royauté danoise a conféré le titre de chevalier à Niels Bohr.

Ce pionnier de la mécanique quantique, a conçu pour lui un emblème familial très particulier : au centre, pas un lion, une couronne ou un bouclier, mais un symbole du Taiji. Le motif est entouré d’une inscription latine : Contraria sunt complementa, signifiant “Les contraires sont complémentaires”.

C’est l’une des idées les plus importantes de la vie de Bohr : l’électron ressemble à la fois à une particule et à une onde ; la lumière possède à la fois une nature corpusculaire et une nature ondulatoire. Ces deux descriptions apparemment conflictuelles ne s’excluent pas mutuellement, mais décrivent ensemble le même monde.

Ce qui est très intéressant, c’est qu’à 100 ans de distance, en rediscutant de l’informatique quantique, on ne peut s’empêcher de faire référence à ce symbole du Taiji. L’informatique quantique ne consiste pas à rendre les anciens ordinateurs plus rapides, mais à reconnaître que le monde sous-jacent n’est pas noir ou blanc, ni 0 ou 1. Elle ouvre plutôt un espace gris, fluide, rempli de possibilités, entre 0 et 1.

Pendant longtemps, l’informatique quantique a semblé une science très éloignée de la réalité. Elle possède des bases physiques de niveau Nobel, d’innombrables articles et percées en laboratoire, mais elle semble toujours séparée de la vie quotidienne des gens, de la valorisation sur les marchés financiers, comme enveloppée d’un brouillard.

Mais aujourd’hui, la situation a changé.

Le 21 mai 2026, le Department of Commerce des États-Unis a annoncé : conformément à la Loi sur les semi-conducteurs et la science, il a signé des lettres d’intention avec 9 entreprises liées à la quantique, visant à fournir 2,013 milliards de dollars de subventions fédérales. En contrepartie, le gouvernement américain obtiendra une participation minoritaire, non contrôlante, dans ces entreprises.

C’est une nouvelle étape stratégique pour le gouvernement américain, après ses investissements dans des secteurs clés comme Intel, les terres rares ou les mines de lithium. L’impact dépasse largement la hausse des cours des entreprises quantiques concernées : il s’agit aussi de faire entrer la computation quantique dans la liste des industries nationales à “réserver une place dès maintenant”, en la sortant du domaine de la science-fiction pour en faire une industrie stratégique.

Lorsque les capitaux privés et les capitaux publics se mobilisent simultanément, et que le gouvernement américain commence à participer à cette voie par des participations en actions, l’informatique quantique ne se limite plus à une recherche en laboratoire : elle devient une industrie que les investisseurs doivent comprendre :

  • Comment va-t-elle transformer le monde réel ?

  • Qui maîtrise les principales trajectoires technologiques ?

  • Quelles entreprises ont déjà pris position sur le marché ?


1. Qu’est-ce que l’informatique quantique ?

1. Les limites de l’informatique classique

Avant d’aborder l’informatique quantique, il faut d’abord comprendre l’état actuel de l’informatique classique, du PC personnel aux supercalculateurs — tout notre monde repose sur cette base.

L’unité minimale d’un ordinateur classique s’appelle un bit, qui ne peut être que 0 ou 1. Comme un interrupteur : il est soit ouvert, soit fermé.

Une photo, une vidéo, un virement bancaire, un modèle d’IA, tout peut finalement être décomposé en une masse de 0 et 1.

Par exemple, le mot “Apple” que nous voyons sur l’écran n’est pas “compris” directement par l’ordinateur. Il le décompose en caractères : A, p, p, l, e. Chaque caractère a un code, par exemple dans l’ASCII : A correspond à 65, en binaire 01000001 ; p correspond à 112, en binaire 01110000. Ainsi, le mot “Apple” devient une longue chaîne de 0 et 1. Ensuite, l’ordinateur utilise un fichier de police pour savoir à quoi doit ressembler chaque lettre, et en fonction des pixels de l’écran, décide quels petits points doivent être allumés ou éteints, et de quelle couleur. Ce n’est qu’à la fin que nous voyons apparaître “Apple” complet à l’écran.

Donc, l’ordinateur classique ne “comprend” pas le texte, l’image ou la vidéo en soi. Il ne fait que traduire tout cela en 0 et 1, puis traite ces bits à une vitesse extrêmement élevée. Le monde numérique moderne repose sur cette “méthode bête”. Elle est très puissante : en quelques décennies, toute notre internet, nos téléphones, jeux, cloud, IA, ont été construits sur cette base.

Mais le bit a ses limites, car certains problèmes ne sont pas une question de “vitesse de calcul”, mais de la quantité de possibilités, qui peut être astronomique. Elle dépasse la capacité des ordinateurs classiques, même en utilisant toute la puissance de calcul de la Terre. Par exemple, un mot de passe binaire de 100 bits a 2^100 possibilités, soit environ 1,27 × 10^30. Avec un ordinateur personnel haut de gamme en mode brut, le craquer par force brute dans un scénario de hachage léger prendrait environ 1800 milliards d’années.

Mais si le mot de passe passe à 128 bits, et qu’on utilise le supercalculateur le plus puissant du monde, El Capitan, en supposant naïvement qu’une seule opération suffit pour tester un mot de passe, il faudrait environ 60 trillions d’années. La durée de vie de l’univers est de 13,8 milliards d’années, donc 430 fois plus longtemps.

Et si on passe à 256 bits, il faudrait 1,45 × 10^41 fois l’âge de l’univers, soit une durée avec 39 zéros derrière 145 — une durée que même l’univers ne peut attendre.

L’augmentation continue de la vitesse des puces ne suffit plus à résoudre ces problèmes exponentiels.

Face à cette croissance exponentielle, deux stratégies classiques existent :

  • Essayer tout, jusqu’à ce que le temps devienne insupportable ;

  • Utiliser des algorithmes approximatifs pour obtenir un résultat “suffisamment bon”, même s’il n’est pas optimal.

Ainsi, l’humanité, comme au cours de son évolution, cherche à opérer un changement de paradigme dans la façon de calculer.

2. La surprise de l’informatique quantique

L’unité de base d’un ordinateur quantique ne s’appelle pas un bit, mais un qubit (bit quantique). Contrairement au 0 ou 1 classique, un qubit, avant toute mesure, est en superposition des deux états : 0 et 1.

Cela peut paraître étrange. Pour illustrer, prenons une métaphore : on a deux cartes, un roi et un joker, et on en cache une sur la table sans la regarder. La carte est soit un roi, soit un joker, mais on ne sait pas laquelle. Cependant, dans la mécanique classique, la carte est déjà déterminée, même si on ne la voit pas.

En mécanique quantique, la superposition signifie que la carte est à la fois roi et joker, jusqu’à ce qu’on la regarde. Ce n’est qu’au moment où on ouvre la carte qu’on découvre si c’est un roi ou un joker. C’est une situation contre-intuitive, qui peut faire peur : notre observation influence le résultat, ce qui bouleverse notre conception du monde.

Ce qui précède est une analogie pour comprendre. En réalité, dans la mécanique quantique, “l’observation” ne signifie pas simplement “regarder”, ni “la conscience humaine modifie l’univers”. C’est la mesure, l’appareil de mesure et l’environnement qui interagissent avec le système microscopique, modifiant ses résultats.

Un bit classique est certain : il est soit 0, soit 1.

Un qubit quantique est possibilité : avant mesure, il est dans une superposition, et on ne sait pas si c’est 0 ou 1.

Dans un ordinateur classique, deux bits ne peuvent représenter que quatre états simultanément :

Mais deux qubits en superposition peuvent représenter simultanément quatre états : 00, 01, 10, 11.

  • Trois qubits : 8 états possibles.

  • Dix qubits : 1024 états.

  • Cinquante qubits : environ 10^15 états.

  • Trois cents qubits : plus d’un milliard de milliards d’états, dépassant le nombre d’atomes dans l’univers observable.

Comment transformer cette propriété quantique en calcul ? Il faut des algorithmes quantiques : ils font en sorte que la réponse fausse s’affaiblisse, et la bonne réponse s’amplifie, jusqu’à ce que, lors de la mesure, la réponse correcte soit la plus probable.

Un exemple illustratif : un ordinateur classique, c’est comme chercher son chemin dans l’obscurité, avec un million de routes possibles. Il essaie une à une, et si l’une est fausse, il revient en arrière pour essayer une autre.

L’ordinateur quantique, lui, transforme toutes ces routes en une onde unique, comme une vague d’eau. L’algorithme quantique fait interagir ces vagues, pour faire émerger la bonne réponse.

L’informatique quantique représente une toute autre façon de chercher une réponse :

Le classique essaie étape par étape. Le quantique utilise la superposition, l’interférence et l’amplification probabiliste.

C’est la différence fondamentale avec un ordinateur classique.

  • Même si un ordinateur classique est très rapide, il reste une machine mécanique opérant entre 0 et 1.

  • Le quantum exploite les lois fondamentales du monde microscopique : superposition, interférence, mesure.

Pour la résolution de problèmes de décryptage, par exemple, un ordinateur classique essaie chaque clé une par une. Le quantum, lui, peut connaître simultanément une multitude de possibilités, et grâce à ses algorithmes, il peut rapidement faire émerger la bonne réponse.

De plus, l’informatique quantique ressemble davantage à une “langue de la nature” : alors qu’un ordinateur classique doit simuler une tempête, ce qui est difficile, le quantum, étant lui-même un système quantique, peut modéliser la nature avec une finesse bien supérieure. Feynman disait : “La nature n’est pas classique. Si vous voulez la simuler, il vaut mieux la faire en quantum.”

Le monde sous-jacent est quantique, et l’humanité aura tôt ou tard besoin d’une machine qui fonctionne selon ses lois pour calculer ce monde.

3. Comment l’informatique quantique va-t-elle changer le monde ?

L’informatique quantique n’est pas une solution universelle. Pour des tâches quotidiennes comme regarder des vidéos, faire des tableurs, jouer ou entraîner de grands modèles, la machine classique reste la meilleure. La machine quantique ne sera pas plus rapide, voire sera plus lente.

Sa vraie valeur réside dans certains problèmes spécifiques : ceux où l’espace d’états est gigantesque, où la réponse se cache dans un nombre astronomique de possibilités, et où la structure du problème peut être exploitée par l’interférence quantique. Dans ces cas-là, la vitesse d’accélération n’est pas de 2, 10 ou 100 fois, mais une rupture entre “impossible à calculer” et “calculable”.

Trois catégories de problèmes illustrent cela.

Première catégorie : la cryptographie

Aujourd’hui, la sécurité d’Internet repose en grande partie sur RSA, ECC, et autres systèmes de cryptographie à clé publique. En 1994, Peter Shor, du laboratoire Bell, a proposé l’algorithme de Shor. Il a démontré que, si un jour on construit un ordinateur quantique suffisamment puissant et tolérant aux erreurs, il pourrait casser RSA en un temps bien inférieur à celui d’un ordinateur classique.

C’est ce qu’on appelle le “Q-Day”, la “fin de la cryptographie classique” — le “quantum apocalyptique”.

Une fois qu’un ordinateur quantique puissant sera disponible, toutes les communications chiffrées avec RSA ou ECC, toutes les données financières, tous les documents gouvernementaux, seront vulnérables.

Ce qui est encore plus inquiétant, c’est la “capture aujourd’hui, déchiffrement demain” : un attaquant peut intercepter et stocker des données chiffrées aujourd’hui, en espérant qu’un jour, la machine quantique pourra les déchiffrer. La sécurité numérique, telle que nous la connaissons, pourrait alors s’effondrer.

C’est un danger énorme, car toute notre civilisation repose sur des systèmes cryptographiques. Si la cryptographie à base de RSA ou ECC est cassée, tout le système numérique mondial doit être repensé.

Deuxième catégorie : la simulation moléculaire

En 1981, le physicien Richard Feynman a lancé l’idée : la simulation de molécules est une application naturelle de l’informatique quantique. En effet, dans une molécule, les électrons interagissent selon des lois quantiques. La simuler avec un ordinateur classique nécessite une puissance exponentielle, qui devient rapidement ingérable.

Une machine quantique, étant elle-même un système quantique, peut simuler d’autres systèmes quantiques beaucoup plus efficacement. Elle peut calculer précisément la structure électronique, les niveaux d’énergie, et les réactions chimiques.

Si cette simulation fonctionne, elle pourrait révolutionner la découverte de nouveaux médicaments, de nouveaux matériaux, de nouvelles batteries, en réduisant considérablement le temps de R&D.

On pourrait ainsi guérir le cancer, créer des matériaux inédits, atteindre des sommets inexplorés.

Troisième catégorie : l’optimisation combinatoire

L’optimisation combinatoire, c’est la recherche du meilleur parmi un très grand nombre de solutions possibles. Par exemple : optimiser un itinéraire de livraison, le routage de circuits intégrés, la planification de vols, la gestion de portefeuilles financiers, la planification de production.

Le problème classique : le nombre de solutions explose avec le nombre de variables. Par exemple, pour un problème de voyageur de commerce avec 20 villes, il y a 10^18 itinéraires possibles. Avec 30 villes, ce nombre dépasse 10^30. Un ordinateur classique doit tester chaque solution, ce qui devient impossible dans un délai raisonnable.

L’informatique quantique pourrait, grâce à la superposition, à l’interférence et à des algorithmes d’approximation, augmenter la probabilité de trouver une solution optimale ou quasi-optimale.

En résumé, l’informatique quantique ne remplace pas nos smartphones ou nos ordinateurs portables, ni ne sert à entraîner directement de grands modèles d’IA. Elle est une machine spécialisée, conçue pour résoudre certains problèmes fondamentaux, qui touchent des domaines cruciaux : la sécurité, la recherche pharmaceutique, l’énergie, la finance, la défense — des enjeux qui façonnent la structure même du monde numérique.


4. Les étapes clés du saut quantique

Les qubits sont très fragiles : température, bruit électromagnétique, vibrations mécaniques, tout peut provoquer des erreurs. Pour rendre une machine quantique opérationnelle, il faut utiliser plusieurs “qubits physiques” pour former un “qubit logique” plus stable.

Il existe une frontière critique, appelée seuil de correction d’erreur. Imaginez une équipe qui copie un texte : si chacun fait trop d’erreurs, la correction collective ne sert à rien. Mais si chaque personne ne fait que rarement des erreurs, en se faisant corriger par plusieurs autres, la majorité des réponses sera correcte.

La correction quantique fonctionne selon le même principe.

Lorsque le taux d’erreur d’un qubit physique dépasse un certain seuil, ajouter plus de qubits ne fait qu’augmenter le bruit. La taille du système augmente, mais la précision diminue.

Lorsque le taux d’erreur est inférieur à ce seuil : en ajoutant des qubits, on peut faire en sorte qu’ils se corrigent mutuellement, créant un qubit logique plus stable. Plus le système est grand, plus le taux d’erreur logique diminue.

C’est ce qu’on appelle “passer le seuil de correction” — la transition d’un état chaotique à un état stable.

Ce premier passage a été réalisé en décembre 2024. La puce Google Willow a atteint un facteur d’atténuation d’erreur Λ = 2,14, ce qui signifie qu’en augmentant la distance de code de 2, l’erreur logique est divisée par 2,14. La machine est entrée dans la zone de correction d’erreur. En 2025, d’autres acteurs comme Quantinuum, Zuchongzhi 3.2, QuEra ont franchi cette étape avec différentes approches.

Une fois ce seuil dépassé, la discussion change : on ne se demande plus “si” on pourra faire une machine quantique, mais “quand”.

Les mois qui suivent ont marqué un tournant.


La montée en puissance de l’informatique quantique

Depuis la sortie de Google Willow, environ un an et demi s’est écoulé. Ce n’est pas long, mais de nombreux événements majeurs ont eu lieu.

Une étape structurelle claire !

1. L’engagement simultané du capital privé et du capital public

Les chiffres du marché financier sont parlants.

Selon QED-C, à la fin 2025, l’engagement mondial en fonds publics dans la filière quantique atteignait 56,7 milliards de dollars. La même année, le capital-risque dans le domaine quantique a atteint 4,9 milliards, dont 2,7 milliards pour des entreprises américaines, en hausse de près de 60 % par rapport à 2024 (1,7 milliard).

Ces chiffres précèdent l’annonce du 21 mai : l’État américain a investi 2 milliards de dollars dans des entreprises quantiques.

Les financements privés des 5 dernières années ont surtout permis de financer la recherche fondamentale. La somme de 2 milliards annoncée en mai est dédiée à l’infrastructure industrielle : IBM a reçu 1 milliard pour construire la première usine de fabrication de puces quantiques aux États-Unis, GlobalFoundries 375 millions pour des composants et emballages à basse température, et a créé une nouvelle division “Quantum Technology Solutions” pour prendre en charge d’autres commandes.

Ces deux entreprises ont reçu 1,375 milliard, soit 68 % du total. Les 638 millions restants ont été répartis entre 7 autres sociétés, dont 6 ont reçu 100 millions chacun, et Diraq 38 millions.

2. Quel impact sur la révolution IA ?

Il faut revenir à la réflexion de Feynman en 1981 : la simulation précise du monde quantique par un ordinateur classique est impossible, car ses lois physiques ne sont pas quantiques.

L’IA, notamment les grands modèles, repose sur une inférence statistique. Elle apprend à reconnaître des motifs dans le langage, les images, les vidéos. Mais elle ne peut pas, en physique, résoudre plus vite que la mécanique quantique. GPT-5 peut vous dire à quoi ressemble une molécule, mais ne peut pas calculer précisément la distribution électronique de ses électrons, qui relève de la mécanique quantique.

L’IA résout des “modèles statistiques”, la mécanique quantique simule la “nature physique”. Ce sont deux approches différentes, avec leurs limites et leurs applications.

Les avancées en pharmacie, énergie, matériaux, cryptographie, nécessiteront non pas “plus de GPU”, mais une machine qui, à l’échelle physique, soit isomorphe au monde quantique.

C’est la raison pour laquelle, le 21 mai, IBM a investi 1 milliard pour construire une fonderie, plutôt que d’ouvrir un centre de données IA.

3. Le temps devient une ressource critique

Premier enjeu : l’opportunité. Si la technologie quantique devient opérationnelle entre 2029 et 2033, celui qui contrôlera la chaîne d’approvisionnement (fabrication de puces, matériaux clés, systèmes de contrôle) aura une fenêtre de 10 ans. C’est une opportunité comparable à TSMC ou ASML. Les entrepreneurs, investisseurs, États doivent agir rapidement.

Deuxième enjeu : la menace. Si un pays parvient à atteindre le “Q-Day”, la “fin de la cryptographie classique”, il pourra casser instantanément les systèmes de sécurité les plus robustes. Toutes les données chiffrées aujourd’hui, si elles sont interceptées et stockées, pourront être décryptées demain. La sécurité numérique mondiale pourrait s’effondrer du jour au lendemain, mettant en danger banques, clés cryptographiques, missiles, armes nucléaires.

L’investissement américain n’est pas une “subvention”, mais une “miseée et une défense”.

4. Les trois phases de l’industrie

Après le saut critique, qui va gagner ? Il est difficile de prévoir, mais on peut réduire l’incertitude en identifiant trois phases :

1. La phase de validation. La première entreprise à prouver qu’elle peut dépasser un problème réel avec sa machine aura la première “carte d’entrée”. IBM, Google, Quantinuum, IonQ sont en compétition. Ce sera un moment comparable à l’émergence de ChatGPT — mais en plus stratégique, car cela concerne la sécurité, la recherche, l’économie.

2. La phase spécialisée. La quantique sera d’abord utilisée dans quelques secteurs à forte valeur : R&D pharmaceutique, simulation de matériaux, réactions chimiques, sécurité cryptographique, optimisation financière, calculs de défense. Ces domaines ont en commun d’avoir des problèmes très ciblés, mais à forte valeur. La capacité à exploiter la quantique dans ces secteurs sera un “moment GPT” pour l’application.

3. La phase plateforme. Si une voie technologique continue à progresser, si le nombre de qubits logiques augmente, si le taux d’erreur baisse, si l’écosystème logiciel se développe, alors la quantique passera d’un “outil spécialisé” à une “plateforme de calcul”. La machine quantique ne sera plus une machine unique, mais un service cloud, avec des outils de développement, un écosystème d’algorithmes, des solutions industrielles. Ce sera une explosion comparable à celle de l’IA, avec d’innombrables opportunités.

Suivre la quantique, ce n’est pas se demander qui va gagner aujourd’hui, mais comprendre ses étapes et ses acteurs clés.


Qui sont les acteurs sur le marché ?

Comme pour l’IA, la filière quantique se structurera en couches.

Je la divise en trois niveaux :

1. La couche hardware

Elle correspond à l’infrastructure de calcul : puces, wafers, emballages, refroidissement, circuits de contrôle, lasers, photonique, cryogénie, etc. Elle détermine si la quantique passe de la recherche à l’industrie. IBM, GlobalFoundries, SkyWater, Diraq, etc., sont très impliqués.

Mais la quantique diffère du silicium traditionnel : il n’existe pas encore une voie unique. Les principales architectures sont :

  • Superconducteur : circuits refroidis à très basse température, utilisant des circuits électriques spéciaux. Représentants : IBM, Google, Rigetti, Origin Quantum. C’est la voie la plus avancée.

  • Ions piégés : atomes suspendus dans le vide, contrôlés par laser. Représentants : Quantinuum, IonQ. Très précis, mais lent et difficile à faire évoluer.

  • Atomes neutres : atomes piégés par laser, formant une grille. Représentants : QuEra, Atom Computing, Infleqtion. Très prometteurs.

  • Photonique : photons qui circulent dans des circuits optiques, interfèrent pour faire des calculs. Représentants : PsiQuantum, Xanadu. Très innovant, mais difficile à réaliser.

  • Silicium spin : électron dans un silicium, contrôlé par spin. Représentants : Diraq, Intel. Peut utiliser la chaîne de fabrication du semi-conducteur.

  • Topologique : recherche de qubits intrinsèquement résistants aux erreurs. Représentants : Microsoft, mais encore en recherche fondamentale.

Les architectures sont diverses, mais aucune n’a encore pris le dessus. La recherche est en cours.

2. La couche logiciel et algorithmes

Avoir une machine, c’est une chose. La faire produire de la valeur en est une autre. Comme CUDA pour Nvidia, il faut des frameworks, des compilateurs, des logiciels de correction, des algorithmes sectoriels, des accès cloud. IBM Qiskit, Quantinuum, IonQ, etc., travaillent dans ce domaine.

3. La couche applicative

C’est la plus lointaine, la plus incertaine, mais aussi la plus prometteuse. La découverte de médicaments, la conception de matériaux, la recherche en énergie, la cryptographie, la défense — chaque secteur aura ses applications.

Mais cette couche est aussi la plus susceptible de faire du “bullshit”. Dire “bientôt, on pourra faire tout ça avec la quantique” ne veut pas dire qu’on a déjà des revenus aujourd’hui.

Pour investir, il faut poser trois questions : y a-t-il des clients réels ? Payent-ils ? La solution est-elle indispensable à la quantique ?

Ce n’est pas encore le cas.


Comment évaluer une entreprise quantique ?

D’un point de vue traditionnel, la plupart des entreprises purement quantiques sont très chères. Des dizaines de fois leur chiffre d’affaires, voire plus. Avec quelques millions de dollars de revenus, leur valorisation peut atteindre plusieurs milliards. C’est une bulle, ou une anticipation de l’avenir.

Mais ce n’est pas une bulle simple. La valorisation d’une “tech de rupture” ne se base pas sur ses profits immédiats, mais sur sa position stratégique future. Quand la bulle éclatera, seules quelques entreprises resteront.

Il faut donc réduire le risque en adoptant deux stratégies :

1. Vérifier si l’entreprise a une activité principale solide

C’est le cas d’IBM ou de GlobalFoundries. Même si leur branche quantique échoue, leur activité principale continue. La quantique est une option à long terme, une “option d’achat” sur leur avenir.

La valorisation doit se faire ainsi : la valeur de leur activité principale sert de plancher, la quantique comme une option d’avenir.

Ce type d’entreprise n’est pas forcément la plus valorisée aujourd’hui, mais offre une sécurité. La plupart des grandes innovations ont échoué parce qu’elles ont été freinées par le manque de cash, pas par la physique.

C’est la logique de GloFo ou d’IBM : leur activité principale est solide, la quantique est une diversification.

2. La valeur de l’option

C’est le cas de IonQ, Quantinuum, D-Wave, Rigetti, Infleqtion. Leur valeur dépend de la probabilité que leur trajectoire technologique aboutisse.

Il faut suivre plusieurs indicateurs :

  • La voie choisie a-t-elle un avantage physique clair ?

  • L’entreprise peut-elle tenir jusqu’au prochain grand pas ?

  • Y a-t-il des clients réels ?

  • La technologie s’améliore-t-elle ?

  • La valorisation ne s’emballe pas pour l’avenir ?

Une grande industrie ne garantit pas un grand rendement. Acheter trop cher, c’est attendre des années pour récupérer. La difficulté, c’est de bien choisir la trajectoire, le bon moment, le bon acteur.

Pour l’instant, deux entreprises sont particulièrement suivies : IBM et GloFo. D’autres suivront.


En résumé, la “carte” de l’informatique quantique commence à se dessiner. Certains construisent la machine, d’autres la base, d’autres écrivent des logiciels, d’autres attendent l’explosion des applications. Certains deviendront des infrastructures fondamentales, d’autres disparaîtront.

L’informatique classique a construit notre monde numérique. La quantique nous rappelle que la réalité est plus ancienne et plus profonde que 0 et 1.

Elle n’est pas encore là, mais elle arrivera, de la manière la plus conforme à ses lois.

Voir l'original
Cette page peut inclure du contenu de tiers fourni à des fins d'information uniquement. Gate ne garantit ni l'exactitude ni la validité de ces contenus, n’endosse pas les opinions exprimées, et ne fournit aucun conseil financier ou professionnel à travers ces informations. Voir la section Avertissement pour plus de détails.
  • Récompense
  • Commentaire
  • Reposter
  • Partager
Commentaire
Ajouter un commentaire
Ajouter un commentaire
Aucun commentaire