Le 5 juin 2026 à 20h30, heure locale, le Bureau of Labor Statistics des États-Unis publiera le rapport sur l’emploi non agricole (NFP) du mois de mai. Il s’agit non seulement du dernier indicateur macroéconomique majeur avant la réunion de politique monétaire de la Réserve fédérale prévue les 16 et 17 juin, mais aussi d’un test crucial pour la logique de valorisation des actifs mondiaux dans un contexte de baisse des prix de l’énergie et de signaux géopolitiques contradictoires.
À la publication des données NFP, le marché interprétera les chiffres de l’emploi, ajustera ses anticipations sur les taux de la Fed et transmettra l’impact sur le dollar américain et les rendements des bons du Trésor. À cela s’ajoutent les tensions entre les États-Unis et l’Iran ainsi que la volatilité des prix du pétrole, qui influencent à la fois les fluctuations à court terme et l’ancrage de valorisation à moyen-long terme de l’or.
Résumé du cadre de transmission
NFP de juin 2026 : consensus de marché et divergences institutionnelles
Données principales attendues
D’après la médiane des prévisions des économistes, le marché s’attend généralement à une hausse de 85 000 emplois non agricoles en mai, avec un taux de chômage maintenu à 4,3 %. Le salaire horaire moyen est anticipé en hausse de 0,3 % sur un mois et de 3,4 % sur un an. Si ces prévisions se confirment, les États-Unis enregistreraient une croissance de l’emploi pour le troisième mois consécutif.
Résumé des attentes principales pour le NFP de mai
| Indicateur | Attente du marché | Précédent (avril) |
|---|---|---|
| Créations d’emplois non agricoles | +85 000 | +115 000 |
| Taux de chômage | 4,3 % | 4,3 % |
| Salaire horaire moyen (mensuel) | +0,3 % | +0,2 % |
| Salaire horaire moyen (annuel) | +3,4 % | +3,3 % |
Source : Compilation des enquêtes institutionnelles, juin 2026
Forte divergence entre les prévisions des institutions
Malgré un consensus à 85 000, les grandes institutions de Wall Street affichent des écarts notables : Bank of America prévoit une hausse de 95 000 emplois, tandis que Goldman Sachs n’en anticipe que 60 000. Cet écart résulte d’appréciations différentes sur le poids de l’emploi public : Goldman Sachs estime que les emplois gouvernementaux baisseront pour un huitième mois consécutif en mai, avec environ 10 000 suppressions au niveau fédéral.
Par ailleurs, les données « mini-NFP » de l’ADP ont envoyé des signaux positifs : en mai, l’emploi privé américain a progressé de 122 000 postes, dépassant la prévision de 101 000 et témoignant d’une certaine résilience dans les recrutements privés. Parallèlement, les offres d’emploi JOLTS ont rebondi à un plus haut de près de deux ans, indiquant une demande de main-d’œuvre toujours soutenue.
Évolutions structurelles du marché du travail
Le NFP d’avril a affiché une hausse de 115 000 emplois, bien supérieure aux attentes, avec un taux de chômage stable à 4,3 % depuis plusieurs mois. Si la croissance de l’emploi ralentit par rapport à 2025, la plupart des économistes considèrent le marché du travail comme fondamentalement sain. Les analystes de JPMorgan notent que, soutenus par la progression des bénéfices des entreprises et des investissements, les États-Unis pourraient voir la moyenne sur trois mois des créations d’emplois dépasser 100 000 pour la première fois depuis 2024. Toutefois, certains experts relèvent des signaux plus nuancés : en mai, près de 97 000 licenciements d’entreprises ont été recensés, l’un des niveaux les plus élevés depuis la pandémie.
Des données NFP à la Fed : comment l’emploi oriente les décisions du FOMC de juin
Contexte actuel des taux et attentes pour la réunion de juin
Selon le CME FedWatch, les marchés à terme anticipent quasi-unanimement un maintien du taux des fonds fédéraux à 3,50 %-3,75 % lors de la réunion de juin, marquant une cinquième réunion consécutive sans changement. La probabilité d’un statu quo en juin s’établit à 96,4 %, contre seulement 3,6 % pour une baisse de taux.
Comment les données sur l’emploi « calibrent » les anticipations de hausse de taux
Le mécanisme de transmission des NFP de mai sur les décisions de la Fed s’articule ainsi :
- Scénario 1 : Données nettement inférieures aux attentes (créations d’emplois très faibles, hausse du chômage) — la probabilité de baisse de taux augmente, le dollar s’affaiblit
- Scénario 2 : Données globalement conformes (entre 70 000 et 90 000 créations) — la Fed adopte une posture attentiste, l’attention se reporte sur l’inflation et la géopolitique
- Scénario 3 : Données nettement supérieures (fortes créations, baisse du chômage) — les anticipations de hausse de taux se renforcent, celles de baisse sont repoussées, le dollar se raffermit, les actifs risqués sont sous pression
À noter, l’importance du marché du travail s’est atténuée par rapport aux périodes précédentes. Selon Citi, le marché des options anticipe une volatilité du S&P 500 de seulement 0,6 % le jour de la publication des NFP, en dessous de la moyenne annuelle de 0,7 % constatée lors des précédents rapports. Les opérateurs se concentrent désormais davantage sur l’inflation : la publication du CPI le 10 juin est perçue comme un facteur plus déterminant.
Transmission directe des NFP sur la valorisation des swaps de taux
Le marché des swaps de taux a déjà intégré : les anticipations de baisse de taux pour 2026 ont quasiment disparu, la probabilité d’une hausse d’ici la fin de l’année avoisine 70 % et le scénario central table sur une hausse de 25 points de base d’ici mars 2027. Si le rapport NFP de mai s’écarte fortement des prévisions, cela influencera directement les stratégies « rate hike trade » : des données faibles pourraient entraîner une chute rapide des rendements obligataires et des rachats massifs de positions vendeuses, tandis que des chiffres solides renforceraient le positionnement restrictif.
Conflit États-Unis–Iran et prix du pétrole : une « chaîne de transmission de l’inflation » toujours active
Le conflit se poursuit : divergence entre discours et fondamentaux
Malgré la récente déclaration du président Trump selon laquelle « les négociations avancent bien et un accord pourrait être trouvé d’ici le week-end », le conflit entre les États-Unis et l’Iran continue de s’intensifier, avec des divergences majeures persistantes. Les stocks américains de pétrole brut et de produits raffinés sont tombés à leur plus bas niveau depuis 2004, tandis que les exportations de mai ont atteint un record de 5,9 millions de barils par jour.
Le détroit d’Ormuz, voie de passage stratégique pour environ 20 % à 30 % du pétrole, du gaz naturel et des produits chimiques mondiaux, est devenu la variable centrale du conflit. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les flux de pétrole et produits associés via le détroit ont chuté de plus de 90 % sur un an.
Prix actuels du pétrole : bien au-dessus des niveaux d’avant-conflit
Les dernières données montrent un WTI oscillant entre 90 et 95 $ le baril, le Brent autour de 96 $. Par rapport aux niveaux d’avant-conflit, soit environ 72 $ et 67,02 $, la hausse est significative. Depuis le début des hostilités le 28 février 2026, le WTI a bondi d’environ 65 %.
Il convient de noter que les récents replis du pétrole (comme une chute de 3,29 % du WTI en une séance) reflètent surtout des anticipations de cessez-le-feu à court terme, sans amélioration fondamentale de l’offre et de la demande. Selon des experts du secteur, si le détroit d’Ormuz reste fermé, le prix du pétrole pourrait dépasser les 150 $ le baril.
Chaîne complète de transmission des prix du pétrole à l’inflation
Transmission de premier ordre : la hausse du pétrole alimente directement l’inflation énergétique
Transmission de second ordre : la hausse des coûts de l’énergie accroît les coûts de production dans les transports, l’industrie, etc., élargissant l’inflation au cœur de l’économie
Transmission de troisième ordre : la montée des anticipations d’inflation fait grimper les rendements nominaux, puis réels, des bons du Trésor
Transmission de quatrième ordre : la hausse des taux réels pèse sur l’or, tandis que le dollar se renforce sur des anticipations restrictives
Le président de la Fed de Chicago, Goolsbee, alerte sur le fait que l’inflation énergétique liée au conflit iranien provoque des chocs de stagflation persistants en Asie, et que la transmission à l’économie américaine ne doit pas être négligée. Selon JPMorgan, chaque hausse de 10 $ du pétrole pourrait accroître l’inflation d’environ 0,35 % d’après les modèles de la Fed.
Dollar et bons du Trésor : quel niveau d’anticipation « hawkish » est déjà intégré ?
Les positions de hausse de taux sont saturées
Début 2026, le marché anticipait « deux baisses de taux cette année ». Désormais, les swaps de taux intègrent près de 70 % de probabilité d’une hausse d’ici la fin de l’année : un revirement total en quelques mois. Morgan Stanley, Goldman Sachs et Barclays ont tous repoussé leur première prévision de baisse de juin à septembre, Goldman n’attendant plus de baisse avant septembre au plus tôt.
Parmi les facteurs clés :
- L’inflation américaine reste autour de 3,8 %, bien au-dessus de l’objectif à long terme de 2 % de la Fed
- La croissance du PCE « core » dépasse encore 3 %
- Le président de la Fed de Dallas et d’autres responsables ont récemment déclaré qu’un nouveau resserrement restait possible si l’inflation persistait
Marché obligataire : un jeu de « risque asymétrique »
Actuellement, le rendement du Treasury à 10 ans évolue autour de 4,47 %. Le marché présente une structure asymétrique : des NFP supérieurs aux attentes pourraient entraîner de nouvelles ventes obligataires, alors que des chiffres décevants pourraient provoquer un rebond plus marqué. Le marché des options SOFR a connu d’importants ajustements de positions, certaines grandes institutions réduisant leurs paris les plus extrêmes sur un resserrement.
Variables clés pour la performance du dollar
L’indice dollar se situe autour de 99,43. Ce niveau traduit un équilibre entre les attentes d’apaisement des tensions États-Unis–Iran et les anticipations restrictives sur les taux. À court terme, des NFP solides soutiendront le dollar ; des chiffres faibles pourraient entraîner un repli. À moyen-long terme, le principal soutien du dollar reste la vigueur relative de l’économie américaine — les inquiétudes concernant l’Europe et l’Asie sont bien plus marquées sur le marché actuel.
L’énigme du prix de l’or : risques à court terme et logique de long terme
Court terme : pression des anticipations de taux élevés
Depuis le déclenchement du conflit en mars 2026, l’or a perdu environ 14,5 % sur le mois, alors que le S&P 500 reculait de 7,8 % et l’indice global des Treasuries de 3,6 %. Cette évolution contredit nettement l’idée reçue selon laquelle « l’or est un actif refuge traditionnel ». Selon Morgan Stanley, le comportement de l’or s’explique avant tout par la hausse des taux réels attendus, plutôt que par une défaillance de la logique refuge. Le prix de l’or reflète l’impact direct d’événements spécifiques, mais surtout les effets secondaires des réponses de politique monétaire.
Le schéma de transmission actuel de l’or est : données NFP → anticipations de taux Fed → rendements réels des Treasuries → coût de portage de l’or → volatilité du prix de l’or. Avec des prix du pétrole élevés, ce schéma est encore amplifié.
Prévisions institutionnelles pour le prix de l’or en 2026
Les grandes banques d’investissement situent leurs objectifs pour 2026 entre 4 900 $ et 5 400 $ l’once :
| Institution | Objectif/prévision pour l’or 2026 | Échéance | Principaux arguments |
|---|---|---|---|
| Goldman Sachs | 5 400 $/oz | Fin 2026 | Achats des banques centrales + diversification émergente + anticipation de baisse de taux |
| Morgan Stanley | 5 200 $/oz | 2ᵉ semestre 2026 | Reprise des achats banques centrales & ETF + Fed stable |
| Metals Focus | 4 920 $/oz (moyenne annuelle) | Toute l’année 2026 | Reprise du marché haussier au S2, moyenne annuelle +43 % |
| J.P. Morgan | 5 055 $/oz (moyenne T4), pic 5 200–5 300 $ | T4 2026 | — |
Goldman Sachs a relevé son objectif de fin d’année de 4 900 à 5 400 $ en janvier 2026, soit +500 $. Cette révision s’explique par un ajustement de modèle — l’écart entre les retraits des coffres de Londres et les statistiques d’exportation du Royaume-Uni ayant été sous-estimé, ce qui suggère que certaines opérations souveraines échappent aux flux officiels. Goldman a donc relevé sa prévision d’achats mensuels d’or par les banques centrales de 29 à 60 tonnes.
Morgan Stanley anticipe un rebond de l’or à 5 200 $ au second semestre, avec la reprise des achats par les banques centrales et les ETF, soit une hausse d’environ 9 % par rapport aux niveaux de fin avril. L’or au comptant cote actuellement autour de 4 459 $, laissant un potentiel de progression de 16 à 17 % vers l’objectif de 5 200 $.
Moyen-long terme : un changement de paradigme dans l’allocation mondiale
La logique de valorisation de l’or à moyen-long terme dépasse désormais la simple volatilité de court terme. Selon la BCE, la part de l’or dans les réserves officielles des banques centrales a atteint 27 % en 2026, dépassant celle des Treasuries américains (22 %). L’or est ainsi devenu l’actif de réserve privilégié des banques centrales mondiales. Sur les trois dernières années, les achats nets des banques centrales ont dépassé 1 000 tonnes par an, soit le double de la moyenne décennale précédente (400–500 tonnes).
Au premier trimestre 2026, la banque centrale chinoise a poursuivi ses achats, ajoutant 5 tonnes en mars. Goldman Sachs prévoit que les achats mensuels moyens atteindront 60 tonnes en 2026. La part de l’or dans les réserves des banques centrales est passée de 10 % il y a dix ans à environ 25 % aujourd’hui. La dédollarisation, les préoccupations inflationnistes et les incertitudes géopolitiques devraient continuer à soutenir cette dynamique.
Karen Karniol-Tambour, co-directrice des investissements de Bridgewater, déclarait récemment lors d’une conférence sectorielle que l’or était sa première recommandation parmi les matières premières, compte tenu du climat d’incertitude : conflits géopolitiques et préoccupations de sécurité des réserves amènent gouvernements, institutions et investisseurs à repenser la localisation de leurs actifs.
Conclusion
Comprendre les données NFP revient à saisir un système de transmission à plusieurs niveaux et variables. À partir de la prévision de 85 000 créations d’emplois, le marché évalue successivement la résilience du marché du travail, la trajectoire des taux de la Fed et la performance du dollar. Ces éléments sont ensuite combinés à la volatilité du pétrole et à l’ajustement des anticipations d’inflation liés aux tensions États-Unis–Iran, pour finalement façonner la dynamique à court terme et la valorisation à moyen-long terme de l’or.
La contradiction centrale du marché actuel est la suivante : le marché du travail demeure solide, mais les « anticipations de hausse de taux » sont déjà largement intégrées — les swaps de taux reflètent 70 % de probabilité de hausse d’ici la fin de l’année. Cela signifie que tout signal de faiblesse du marché du travail pourrait déclencher un vaste rachat de positions vendeuses et un retournement des anticipations. Pour l’or, malgré la pression à court terme liée aux anticipations de taux élevés, les achats des banques centrales et les évolutions structurelles de l’allocation mondiale renforcent la base de soutien des prix.
Quelle que soit l’issue des NFP de ce soir, les investisseurs devront surveiller trois dates clés : la publication du CPI américain le 10 juin donnera la tendance sur l’inflation, la réunion du FOMC des 16–17 juin fixera le cap des taux pour le second semestre, et toute évolution concernant les flux maritimes ou un éventuel cessez-le-feu dans le détroit d’Ormuz peut intervenir à tout moment. Ces trois événements détermineront ensemble la trajectoire à court terme et le cadre de valorisation à moyen terme de l’or.




