Dans l’analyse macroéconomique traditionnelle, on observe une « chorégraphie » bien établie entre l’indice du dollar américain, les actions américaines et l’or : un dollar fort traduit généralement une économie américaine robuste, attirant des flux de capitaux qui profitent aux actions américaines. Parallèlement, un dollar plus fort exerce une pression baissière sur les matières premières libellées en dollars, comme l’or. À l’inverse, un dollar plus faible tend à soutenir les cours de l’or et crée des vents contraires sur les revenus à l’étranger des multinationales américaines.
Cependant, à l’approche de 2026, ce schéma classique est en pleine mutation. La performance des marchés la semaine dernière illustre parfaitement les évolutions subtiles mais profondes qui s’opèrent actuellement dans ces relations.
Anomalies dans les données : mouvements synchronisés et divergences extrêmes
Les principaux moteurs des marchés mondiaux cette semaine ont été, sans conteste, l’intensification des tensions géopolitiques et une réévaluation des anticipations d’inflation. L’analyse des données hebdomadaires révèle plusieurs phénomènes qui remettent en question les schémas traditionnels :
La corrélation négative dollar-or temporairement rompue
Le 6 mars (UTC+8), les États-Unis ont publié les chiffres de l’emploi non agricole pour février, nettement inférieurs aux attentes, avec une baisse de 92 000 emplois. Après la publication, l’indice du dollar américain a pourtant progressé de 0,3 % pour atteindre 99,33. En temps normal, des chiffres de l’emploi faibles pèseraient sur le dollar, mais la demande de valeurs refuges, alimentée par les tensions géopolitiques, l’a soutenu. Simultanément, l’or au comptant a bondi de plus de 40 $ à court terme, franchissant brièvement les 5 125 $ l’once. Ce scénario rare, où le dollar et l’or progressent de concert, traduit un mouvement de refuge qui profite à la fois au dollar, monnaie de réserve mondiale, et à l’or, valeur refuge ultime.
La disparition de la corrélation positive entre dollar et actions américaines
Traditionnellement, lorsque la vigueur du dollar s’appuie sur la croissance économique, les actions américaines devraient progresser en parallèle. Or, le 3 mars, l’indice du dollar américain a atteint un sommet de trois mois sur fond de demande de valeur refuge, tandis que les trois principaux indices boursiers américains ouvraient en baisse, les contrats à terme sur le Dow Jones reculant jusqu’à 2,13 %. La logique du marché : les tensions au Moyen-Orient ont fait grimper les prix du pétrole (le Brent a bondi de plus de 9 % pour dépasser les 90 $), accentuant les pressions inflationnistes. Les investisseurs anticipent alors que la Réserve fédérale maintiendra des taux élevés plus longtemps, repoussant même les attentes de seconde baisse de taux à septembre. L’impact négatif des taux élevés sur les actifs risqués l’emporte sur tout « premium de confiance » lié à la force du dollar.
Le « découplage » de l’or vis-à-vis des rendements des bons du Trésor américain
J.P. Morgan souligne que, depuis 2022, l’or et les actions américaines progressent souvent de concert, en se détachant des rendements réels — une tendance qui ne s’explique pas uniquement par les risques géopolitiques. Les variations extrêmes de l’or cette semaine (chute de plus de 4 % en séance avant un fort rebond) confirment ce constat. Le marché ne valorise plus l’or uniquement en fonction des taux réels américains ; il s’intéresse de plus en plus aux achats d’or des banques centrales, au système de crédit du dollar et aux risques extrêmes liés aux événements géopolitiques.
Analyse approfondie : pourquoi le cadre traditionnel ne fonctionne-t-il plus ?
Ces anomalies ne sont pas de simples bruits de marché : elles traduisent le passage au premier plan du grand thème de la « restructuration de l’ordre monétaire international ». Selon Miao Yanliang, stratégiste en chef chez CICC, les évolutions des prix des actifs reflètent une diminution de la sécurité des actifs libellés en dollars.
Le statut de valeur refuge des actifs en dollars s’estompe
Historiquement, les risques mondiaux déclenchaient des flux de capitaux vers les bons du Trésor américain et le dollar, générant un « flight to safety ». Désormais, les propres problèmes de dette des États-Unis (avec une dette publique représentant 120 % du PIB) et l’incertitude politique (notamment l’impact potentiel des politiques de l’ère Trump) ont érodé la « prime de sécurité » des Treasuries. Certains fonds souverains (notamment nordiques) ont même vendu des Treasuries pour des raisons de risque politique. Lorsque les actifs refuges traditionnels ne sont plus considérés comme absolument sûrs, les flux de capitaux deviennent plus complexes : une partie se dirige vers l’or, une autre retourne vers les marchés domestiques. Cela explique la multiplication des mouvements synchrones entre le dollar et l’or.
La « souverainisation » de la dynamique de l’inflation
Autrefois, l’inflation résultait principalement d’une surchauffe économique. L’inflation actuelle est aggravée par des « chocs d’offre géopolitiques » (comme la flambée des prix du pétrole due aux perturbations dans le détroit d’Ormuz). Ce type d’inflation, tirée par l’offre, est particulièrement défavorable aux actions américaines, car il rogne directement les marges des entreprises et contraint les banques centrales à maintenir une politique restrictive, mais il soutient fortement l’or. Les équipes de trading de Goldman Sachs alertent sur un scénario difficile pour le marché : « d’abord une correction volatile, puis une tentative de rebond ».
Récits sur l’IA et couverture contre les cycles de devises
Autre grande thématique pour les actifs mondiaux en 2025 : la révolution technologique de l’IA. Sur le plan macroéconomique, le dollar fort et la hausse des taux pèsent sur la valorisation globale des actions américaines, mais les valeurs technologiques menées par l’IA (comme Nvidia) tentent de résister grâce à des tendances sectorielles solides. Toutefois, les mouvements de marché de cette semaine montrent que, face à des risques macroéconomiques majeurs (inflation ou guerre), même les géants de l’IA ne sont pas épargnés : les contrats à terme sur le Nasdaq ont souvent reculé plus que ceux sur le Dow Jones.
Perspectives d’investissement : comment trouver des repères dans le « nouvel ordre » ?
Pour les lecteurs de Gate, comprendre ces évolutions des corrélations macroéconomiques est essentiel pour anticiper l’interaction entre marchés crypto et finance traditionnelle (TradFi).
- Le « nouveau rôle » de l’or : L’or n’est plus seulement une couverture contre l’inflation ; il devient un outil central pour contrer « l’érosion du crédit dollar » et la « fragmentation mondiale ». J.P. Morgan a relevé sa prévision de long terme sur l’or à 4 500 $ l’once. Pour les utilisateurs de crypto, cela constitue un repère clé : à mesure que les institutions utilisent l’or comme ancrage bêta du « digital gold », un cours de l’or élevé à long terme renforce la thèse macroéconomique en faveur des actifs à offre limitée comme le Bitcoin.
- La « divergence » des actions américaines : Avec un indice du dollar qui devrait rester volatil, voire s’affaiblir (Lian Ping, directeur de la recherche sectorielle chez Guangkai, anticipe un dollar relativement souple), la croissance des bénéfices des actions américaines dépendra davantage de la demande intérieure. Les investisseurs devront se montrer prudents vis-à-vis des multinationales très exposées aux revenus étrangers et insuffisamment couvertes.
- La « dimension macro » des crypto-actifs : Le marché considère actuellement le Bitcoin comme un « actif macro », sa corrélation avec le Nasdaq 100 restant élevée. Cependant, face à des risques géopolitiques extrêmes, la capacité du récit « digital gold » à résister à des chocs de liquidité reste à démontrer. Les fortes variations de l’or et de l’argent cette semaine (l’argent ayant chuté de plus de 12 % à un moment) rappellent qu’aucun actif n’est absolument sûr en période de tension sur la liquidité et de panique.
Conclusion
Les marchés TradFi de cette semaine le montrent clairement : la relation triangulaire entre l’indice du dollar américain, les actions américaines et l’or est en pleine recomposition. La faiblesse du dollar est une conséquence, non une cause ; la revalorisation des actifs est un processus, non une finalité. Dans ce nouvel environnement, où l’ordre monétaire est en restructuration et la géopolitique omniprésente, les investisseurs doivent abandonner les extrapolations linéaires simplistes et adopter une approche macroéconomique plus multidimensionnelle.
Chez Gate, nous continuons d’analyser les grandes évolutions macroéconomiques et les rotations d’actifs traditionnels, afin de vous aider à y voir plus clair et à saisir les opportunités, de la finance traditionnelle à l’univers crypto. Qu’il s’agisse d’une montée de l’aversion au risque ou de l’évolution des anticipations de liquidité, Gate se tient à vos côtés pour faire le lien entre ces deux mondes.


